Rimouski 300. Écrire en char y’a rien de plus beau. Dans le noir, je vois à peine les mots se gribouiller à la lueur des lampadaires irréguliers.
Rimouski 300. À 120 km/h ça fait… à 100 km/h ça ferait 3 heures… 300 km divisé par combien d’heures pour 120 km/h : 300 divisé par 120, c’est 30 divisé par 12, c’est 5 divisé par 2, ça devrait donc prendre 2 heures et demi, peut-être un peu plus si on arrête. J’espère qu’on arrêtera.
La voiture est silencieuse. J’entends à peine un groupe de rap dans le lecteur CD. Il pourrait monter le son. Le pare-brise est cassé, une grande étoile côté passager qui étend ses branches un peu trop à mon goût. J’ai froid.
Route de Beaumont. J’ai un peu mal aux doigts. Deux petites lumières dans le ciel, telles des feux follets. 20 Est, maximum 100, minimum 60. Thierry à la maison, qu’est-ce que j’ai fait? J’ai dit à mon père que c’était fini entre Thierry et moi. Je me suis senti très triste, prêt à éclater. Mon père a compris. On a parlé d’argent, de mes projets, il comprend, il est fier de moi.
Autoroute 20 en pictogramme. Thierry m’a déjà expliqué que les Chinois écrivent en…
Rivière Boyer. Ce n’était pas des idéogrammes comme je pensais, ça portait un autre nom. Il n’y a plus de lampadaires, je ne regarde pas l’heure. St-Vallier, St-Raphaël.
Le paysage est noir, l’horizon gris 85%, intransigeant.
Rimouski 244. Qu’est-ce que j’ai fait? Thierry qui parle de nous, moi qui parle de moi. J’ai cru que ça allait durer, match parfait. Match parfait au nous, match perdu au je. Thierry dit qu’il n’a pas besoin de projets personnels pour être heureux, qu’il agit sans soucis de son intérêt personnel. Comme un parent qui s’oublie un peu en ayant des enfants. Je l’admire mais ça m’inquiète. Je fais un effort mais ne peux pas comprendre.
Montmagny. Mon chauffeur est au téléphone, à 120 km/h. L’étoile qui découpe le pare-brise est bien stable. Thierry, que fais-tu?
Chemin des Poirier. L’absence de marque du pluriel indique qu’il s’agit bien de la famille Poirier, et non de l’arbre. Est-ce que la poire peut pousser en ces régions parfois si inhospitalières. J’imagine un chemin bordé de poiriers. Il fait jour, un beau ciel bleu et je marche sur le bord du chemin. Les arbres gaillards sont chargés de fruits. Un écureuil passe. Je suis seul, vois le chemin qui se poursuit entre les montagnes mais les feuillus qui bientôt cèderont la place aux herbes courtes, fraîches, libèrent à ma vue cet horizon magnifique mais terrifiant, étourdissant.
Mon chauffeur est toujours au téléphone. Il parle de pâté chinois, de son lavage oublié dans la laveuse.
“Fuck esti y’avait trois chevreuils!” Sa manoeuvre brusque me rassure, je ne devrais pas mourir ce soir, ses réflexes fonctionnent.
Route Cendrée-Lafeuille. Attention aux chevreuils, L’Islet, St-Eugène. Les panneaux se succèdent, je ne regarde pas l’heure. Je n’ai pas soupé, j’ai faim, je parle en effet toujours au “je”.
Aller plus loin, toujours plus loin. J’aimerais me partir un nouveau groupe rock en français, révolutionner les choses, être respecté, glorifié. J’ai peur de dire ces mots trop gros, trop épais.
Nous passons un camion-citerne, son ventre plein de lait nous ignore.
J’ai mal au genou. Je suis pris sur la banquette arrière.
St-Jean-Port-Joli, St-Aubert, St-Pamphile. Il en a fallu saints pour nommer ce pays.
“La tristesse étend son voile” c’était pas Baudelaire ça? [Note de transcription : non] Maintenant je comprends ce qu’il voulait dire. La tristesse, comme un épais brouillard qui m’encercle. Je peux regarder par terre, regarder mon nombril, alors le reste m’est invisible. Je peux regarder en face. Quoi que je fasse, je sens cette tristesse autour de moi, parfois très près de moi, comme une auréole bien grise au dessus de ma tête.
St-Roch-des-Aulnaies, Ste-Louise. D’autres saints, le même paysage noir et son chapeau gris foncé. Je m’accote parfois la tête sur ma voisine de banquette : ma Thunderbird turquoise pâle vieilli. Nous sommes bien ensemble. M’accoter contre la laque soyeuse m’apaise. Je ne suis par contre pas nomade.
L’enseigne du Esso me brûle la cornée de son éclat trop subit. La Pocatière centre-ville, St-Onésime. Est-ce que j’oserais appeler mon enfant Onésime. Aurai-je un jour l’occasion de me poser la question?
Le CD de rap poursuit sa litanie, enterré par le vrombissement du paysage qui défile. Rimouski 158.
St-Ouelle, St-Pacôme, St-Gabriel. Je me demande comment va ma petite soeur. Chaque année je prends la décision de la voir plus souvent, d’être un meilleur grand frère. Chaque année j’échoue. J’espère qu’elle ne m’en veut pas trop. Petite Valérie, 6, 7 ou 8 ans, qui performe bien à l’école, qui doit pratiquer 60 grosses minutes de piano par semaine. Ma petite soeur et moi sommes deux étrangers qui attendent que le temps les façonne un peu plus avant de se lier. J’espère que ma petite soeur m’aime beaucoup. J’espère qu’elle me pardonne dans son coeur de petite fille.
Information touristique Bas-St-Laurent FERMÉ. Novembre. Novembre le mois des morts, le mois des vagues à l’âme, des paysages désolés, désolants, novembre au Bas-St-Laurent. J’appréhende son influence d’un oeil faussement indifférent.
Thierry est-ce que tu es à la maison?
Au tour de l’écran de mon cellulaire de m’aveugler. J’ai envoyé un message texte “Je suis en route. Tout va bien à la maison?” Je n’ai pas regardé l’heure.
St-André, St-Joseph. Les heurts de l’auto sur les bosses du bitume craquelé forment une polyrythmie fascinante. J’aimerais un jour enregistrer les attaques de ces coups de fouet au mécanisme de suspension et en faire une pièce de musique.
Thierry ne répond pas à mon message. Mon inquiétude est rassurante, bien que ce soit paradoxal.
Il m’écrit qu’il m’aime. Qu’est-ce qui se passe? Je ne réponds pas. J’arrive dans quelques heures. Un autre message, notre rupture est trop précipitée, il faudrait que je lui donne une chance. Qu’est-ce qui se passe? Qu’est-ce que je fais? Je ne réponds pas. Notre-Dame-du-Portage. Les messages textes se multiplient. Je n’ouvre pas mon cellulaire tout de suite. Je… les plans se brouillent. Une certitude triste est tout de même une certitude. Une ville droit devant, ses lumières blanches et jaunes bien disposées au loin. Elle crie qu’elle existe, j’espère qu’on fera une pause bientôt. L’horizon est maintenant dilué dans le sodium des éclairages blafards. Qu’est-ce que je fais? Les arbres sont gris, leur feuillage invisible au loin est peut-être déjà caducs.Voilà, c’est passé. Travaux 132, 20, de juin à décembre, panneaux oranges Autoroute Jean-Lesage.
J’ai finalement lu les messages. Je referme mon téléphone froidement. Il me supplie. Mais pourquoi? Je réponds que je reviens dans… j’attends le prochain panneau avant de répondre. Il y a un détour, l’horizon gris nous entoure à nouveau. Le brouillard qui tombe à présent est bien réel. Merde j’ai manqué la pancarte.
“Je viens de quitter la 20 pour la 132, j’arrive bientôt.” Ç’a été ma réponse, réponse que je n’arrive pas à envoyer. Thierry m’envoie d’autres messages. Je n’arrive pas à envoyer le mien. Je l’imagine paniqué, bouleversé. On est arrêté au dépanneur. Rapidement. Échec de l’envoi… Réessayer? Oui. Réussi. Bon. Il est 21 h 44, je suis parti à 19 h 30. Plus qu’une heure de route, j’espère que mon conducteur acceptera de me laisser plus près de chez moi que prévu. J’ai froid. Je trouve que j’ai vieilli.
Rimouski 80. À 110 km/h — nous avons ralenti — à 110 km/h, on sera rendu dans 110/80 heures. Non, dans 80/110 heures, c’est à dire 8/11 heures, 0,727 donc environ 45 minutes.
Rimouski 71. À 110 km/h… La Jetta mange les kilomètres. Les craquelures du pare-brise sont vraiment prononcées je ne voudrais pas être assis en avant.
Rivière Trois-Pistoles. Quelques lampadaires. Thierry va tout faire pour sauver son “nous”. Est-ce que je suis prêt? Son “nous”, peut-être justement que ce l’est son “je” dont je cherche la présence lumineuse. Peut-être… Je ne sais plus rien. Je ne veux pas revenir sur cette décision qui pourtant me fait si mal. Mon nez est tout froid.
Rimouski 61. Attention aux camions dans 300 mètres.
Lorsque je ferme les yeux je perçois au travers mes paupières les faisceaux imprévisibles des lampadaires et autres voitures solitaires. Leur flot ininterrompu, mêlé à la musique des pneus sur le pavé est un spectacle captivant. Ou non.
“Les phares de la police illuminent le ciel que nous ne voulons plus voir.” [Note de transcription : “Les projecteurs de la police / allument le jour / que nous ne voulons plus voir, / […]”, Denis Vanier, L’ordre du jour].
Je ne pense pas à ce que je vais dire à Thierry, j’attends de voir ce qu’il a à me dire.
Rimouski 43. Je ne suis pas sûr d’avoir bien vu. J’ai pris 5 minutes à enfiler une veste de plus sous mon manteau. À 115 km/h, ça fait combien de kilomètres parcourus le temps d’enfiler ma veste? L’extrémité de ma manche est décousue. Je me demande comment les gens me perçoivent. Suis-je beau? Je ne crois pas. On voit bien les étoiles ici. Je ne saurais dire lesquelles. Rimouski 32.
Plus que 32 kilomètres, sur 300. À quelle proportion du trajet sommes-nous? Plus que le 3/4… 31 sur 300, c’est comme 30 sur 300, donc 3/30 donc nous sommes à 9/10 du trajet. La Jetta a plus qu’embrassé la ligne blanche. Mon coeur a arrêté de battre. Je crois que mon conducteur est fatigué, il s’agite maintenant un peu plus sur son siège. Il embrasse maintenant la ligne jaune. Je devrais converser, n’importe quoi, mais je ne le sens pas réceptif. Au coeur du Bic, j’ai pu voir ses yeux dans le rétroviseur central, il va bien, il va bien même s’il tangue un peu.
Rimouski 23. Plus qu’ 1/15e du trajet à faire. Tiens bon, tiens bon.
Le Théâtre du Bic, un point de repère. La Coop meunerie, le Shell et son arrêt d’autobus Voyageur. Rimouski, Mont-Joli tout droit. Ce fut un voyage sans embûches, du moins sur la route.
Le passager avant a dit quelques mots : “Pas trop en train de t’endormir?” Nous sommes solidaires. En quelques mots je ne suis plus seul.
Pour s’ NON
Instrumentaliser pour s’ NON
Intransigeance du grain de sable au pied de la dune
Je prends l’ascenseur comme d’autres changent de poste
Sans filet, contrefilet, ma cuisine goûte son calvaire.
En croix, pieds liés, comme d’autres changent pour, comme qui dirait, s’auto-instancier.]
Les lilas s’ NON
Arrachant les lilas, s’ NON
Acharnant tous mes efforts NON
Le poids de la rosée doit bien faire de quelque pétale un martyr
Triste et beau; je n’en demande pas moins de toi
Mais ne me dis rien des efforts
Dont je prends d’une gifle l’ascenceur.
Sans filet, bras en croix, les beaux martyrs, pourris, se décollent tout de même de leur calvaire avec des murmures visqueux et un odeur animale.]
La terre: un réverbère s’ NON
La lampe augurale de mon soir: lentement s’ NON
Investis, il faut inverstir.
Se dévêtir, se réinventer, plier ses ailes de carton, brûler de son essence la plus cardiaque, musculaire.]
Je noies mon réverbère de ton regard incandescent NON
Je noie mon sang augural en rouge à lèvres reluisant
Je suis un inconditionnel - sans condition - du moins c’est ce que je dis.
Le réverbère étale sur mon soir son rouge à lèvres de crise cardiaque, mais comme noyé, dilué, réinventé, plié à un sépia monotone.]
Si je savais compter je nommerais chacun de tes cils du nom d’une des couleurs que reflète le bronze d’une cymbale d’alliage frémissant sous les projecteurs au test de son.]
Je ferais une longue liste comme ça, n’importe quoi, en ordre alphabétique, en ordre de cardinalité du nombre de lettres et ça serait suffisant.]
Ça suffit toujours.







